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Histoire de recherche

Le coût des inondations : un risque calculé
Portrait of Mathieu Boudreault on black background.

Le coût des inondations touchant les résidences au Canada est estimé à environ 2,9 milliards de dollars en moyenne par année. Les inondations sont de plus en plus fréquentes et intenses; elles ont des conséquences importantes sur les plans social, environnemental, économique et du logement. Les coûts associés à ces catastrophes augmentent en raison, entre autres, des changements climatiques, de l’inflation et de la hausse du nombre de résidences construites dans des zones à risque. Il s’agit là d’un problème complexe qui nécessite des solutions multiples et coordonnées ainsi qu’une collaboration étroite entre toutes les parties prenantes.

Mathieu Boudreault, professeur en actuariat au Département de mathématiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), nous explique pourquoi il est nécessaire d’adopter une approche collaborative et multidisciplinaire pour s’attaquer à ce problème. M. Boudreault nous présente l’actuariat et nous parle de son importance dans les décisions qui influent directement sur notre résilience collective face aux catastrophes naturelles.

M. Boudreault, d’où vous vient cet intérêt pour l’actuariat?

J’ai toujours été fasciné par les mathématiques. C’est au cégep que j’ai développé une passion particulière pour les probabilités et les statistiques, ce qui m’a amené à faire des études en actuariat. Je suis curieux de nature, alors j’ai fait des stages de recherche au premier cycle (stages qui ont d’ailleurs été financés par le CRSNG). J’ai ensuite poursuivi mes études à la maîtrise et au doctorat en actuariat et en ingénierie financière. Durant mes études, j’ai également passé tous les examens professionnels pour devenir un actuaire qualifié (Fellow).

Quand on s’intéresse aux mathématiques, on se pose la question : que puis-je faire avec mon expertise? Pour ma part, ce qui me motivait, c’était la résolution de problèmes concrets. C’est ce qui m’a amené à m’intéresser aux questions financières dans le domaine des assurances.

Dans vos travaux de recherche, vous vous intéressez aux changements climatiques et aux inondations, aux finances et aux mathématiques. Comment en êtes-vous venu à combiner ces intérêts?

Il y avait des discussions importantes entre le secteur des assurances, l’administration publique fédérale et les provinces à propos de la mise sur pied d’un programme d’assurance inondation et de l’importance d’assurer sa viabilité à long terme. Ce sont ces discussions qui m’ont donné l’idée de faire le pont entre ces domaines.

Habituellement, en actuariat, on se base sur des données recueillies par le passé pour comprendre le risque et la façon dont il pourrait évoluer au fil du temps. Comme les inondations sont assez rares et sont influencées en partie par les changements climatiques et l’aménagement du territoire, nous disposons de peu de données historiques fiables, ce qui rend la tâche difficile.

Il est donc apparu naturel de créer un projet de recherche multidisciplinaire, fondé sur l’actuariat, mais qui fait aussi appel à des outils d’autres domaines. Il s’agit d’un judicieux mélange de science du climat, d’ingénierie et d’actuariat.

Les travaux de recherche serviront donc à faire avancer les discussions en vue de l’élaboration éventuelle d’un programme d’assurance contre les inondations afin que ce dernier soit viable pour les Canadiennes et Canadiens. Ils permettront également d’orienter les politiques publiques sur les coûts potentiels des inondations au Canada.

En partenariat avec Sécurité publique Canada, le Bureau d’assurance du Canada et des chercheuses et chercheurs de l’UQAM, de l’Université Laval et de la University of Waterloo, vous menez un projet de recherche sur les modèles canadiens de partage des risques en cas d’inondations. Ce projet est d’ailleurs financé au moyen d’une subvention Alliance du CRSNG. Quels sont les avantages de ce type de recherche multidisciplinaire?

Si on veut accroître la résilience du Canada et de ses collectivités face aux changements climatiques, il faut nécessairement miser sur la multidisciplinarité. Pour que la recherche ait une incidence durable, il faut que les expertes et experts se parlent entre eux. C’est ce qui m’a mené vers le programme Alliance : je veux faire en sorte que les résultats de la recherche puissent éclairer la prise de décisions.

Pour que les connaissances acquises dans le cadre de ce partenariat puissent servir aux décisionnaires, il nous a fallu apprivoiser la dimension multidisciplinaire du projet. Les travaux de notre équipe nous ont permis d’abord de quantifier les risques liés aux inondations et au climat, d’établir les données financières liées à ces risques puis, enfin, de prendre en compte ces éléments d’information dans l’élaboration de politiques publiques.

J’ai été très heureux de voir le gouvernement fédéral et l’industrie de l’assurance de dommages, par l’intermédiaire de Sécurité publique Canada et du Bureau d’assurance du Canada, jouer un rôle actif dans le projet. Je suis fier que nos travaux aient pu contribuer à faire avancer les discussions et l’élaboration de recommandations pour le bien de la population canadienne, notamment en ce qui concerne la mise sur pied d’un programme national d’assurance contre les inondations.

Pendant que vous analysiez les données sur les risques d’inondation résidentielle au Canada, quelle donnée vous a le plus étonné?

Dans un premier temps, ce qui m’a étonné, c’est à quel point les risques sont concentrés sur un très petit nombre de propriétés. Nos recherches ont révélé que 80 % des risques financiers concernent 10 % des logements, et environ 40 % touchent 1 % des logements. Cela soulève d’importantes questions du point de vue de la gestion et des politiques publiques.

En second lieu, j’ai été étonné de voir à quel point il est difficile d’avoir accès aux données pour faire ce type de recherche. Même si le projet s’échelonnait sur trois ans, il nous a fallu faire des démarches pendant plusieurs mois auprès de divers acteurs de l’administration publique et du secteur privé pour avoir de bonnes données.

Comme chercheur, c’est une difficulté à laquelle je ne suis pas souvent confronté. Cette expérience m’a permis de mieux comprendre le fonctionnement des relations entre les gouvernements fédéral et provinciaux et le secteur privé. Ce que j’ai appris a aussi changé ma façon de structurer mes projets, et a influencé mes travaux de recherche ultérieurs.

Comment les mathématiques peuvent-elles nous aider à prendre des décisions face à l’incertitude, comme dans le cas des risques de catastrophes naturelles?

Les mathématiques, notamment les probabilités et les statistiques, et la physique jouent un rôle essentiel pour ce qui est de quantifier les impacts des catastrophes naturelles. Pour y parvenir, on applique une chaîne de modélisation afin de simuler des dizaines de milliers de scénarios possibles et réalistes de tremblements de terre ou d’inondations. Ces simulations sont utilisées par les gouvernements, les municipalités, l’industrie des services financiers et les organismes qui réglementent ces derniers pour assurer la viabilité des institutions financières ou encore pour planifier les politiques publiques ou l’aménagement du territoire.

Toutefois, lorsque des politiques publiques ou la réglementation ne permettent pas de protéger nos actifs les plus importants, c’est toute notre résilience financière collective qui en souffre. On voit de telles situations un peu partout dans le monde où une mauvaise planification du territoire, des faillites d’assureurs ou une réglementation déficiente peut laisser des personnes sinistrées sans aide financière, qui doivent alors assumer seules les coûts. Les modèles mathématiques et la qualité des données qui alimentent ces modèles sont donc essentiels pour assurer la résilience face aux catastrophes naturelles et aux changements climatiques.

Comment entrevoyez-vous l’avenir de vos travaux?

Le projet que nous avons mené conjointement avec Sécurité publique Canada et le Bureau d’assurance du Canada grâce à notre subvention Alliance nous a permis d’accroître notre collaboration avec le secteur de l’assurance, ce qui a donné une certaine notoriété à notre recherche. Notre projet a aussi contribué à la création récente, à l’UQAM, de la Chaire de recherche en sciences actuarielles et climatiques (ClimACT), dont je suis le titulaire.

Cette chaire, qui est soutenue par trois des plus importantes compagnies d’assurance de dommages au Canada, permettra d’aborder d’autres questions de recherche en collaboration avec ces compagnies et d’autres parties prenantes, toujours dans le cadre d’une approche multidisciplinaire et collaborative.

Ce qui me tient à cœur, c’est de m’assurer que la profession actuarielle puisse continuer d’avoir une incidence positive sur la société. J’espère que nos travaux pourront servir à mieux préparer les Canadiennes et Canadiens à faire face aux effets des changements climatiques.

Cette entrevue a été adaptée par souci de concision et de clarté.

À propos de Mathieu Boudreault
Mathieu Boudreault est professeur en actuariat au Département de mathématiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il est également Fellow de l’Institut canadien des actuaires et Fellow de la Society of Actuaries. Il s’intéresse, entre autres, à la modélisation et à la gestion des risques liés au climat. M. Boudreault est titulaire de la Chaire de recherche en sciences actuarielles et climatiques (ClimACT) à l’UQAM, une chaire multidisciplinaire et collaborative financée par trois des plus importants assureurs de dommages au Canada.