Histoire de recherche
La question de la diversité linguistique en recherche comporte bien des facettes, comme l’accessibilité, l’inclusion, la vitalité des communautés linguistiques et la diffusion des connaissances scientifiques. De nos jours, la mondialisation ayant touché le domaine de la recherche, des chercheuses et chercheurs parlant des langues différentes sont souvent appelés à collaborer; il devient primordial donc d’examiner l’incidence des langues sur la conduite de la recherche, mais aussi sur sa diffusion et sa compréhension.
Sandra Klemet-N’Guessan, chercheuse postdoctorale à la University of Waterloo, vit et étudie cette réalité dans son domaine de recherche, l’écologie. Nous l’avons rencontrée pour en apprendre davantage sur ses travaux de recherche et sur sa réalité en tant que chercheuse francophone dans un milieu majoritairement anglophone.
Mme Klemet-N’Guessan, d’où vient votre intérêt pour l’écologie?
Tout a commencé quand j’avais 10 ans. J’ai regardé en classe un documentaire à propos du changement climatique. C’était la première fois que j’en entendais parler, et j’étais révoltée. J’étais vraiment fâchée contre les adultes. À cet âge, j’avais aussi pour habitude de faire des balades en nature avec ma mère, donc j’étais exposée à la nature et je m’y intéressais. Je me suis sentie investie d’une mission. J’ai voulu contribuer à trouver des solutions au changement climatique et, depuis, j’ai toujours eu l’environnement à cœur.
À 15 ans j’ai fait un stage de recherche en santé humaine à l’Institut Pasteur. J’ai pensé faire carrière dans ce domaine, mais quand j’ai commencé mon baccalauréat à l’Université McGill en 2014, j’ai eu mon premier cours d’écologie évolutive et j’ai adoré! Je me suis donc orientée vers l’écologie et l’environnement, mon premier coup de cœur.
Vous êtes présentement chercheuse postdoctorale à la University of Waterloo. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos travaux de recherche?
Mes travaux de recherche portent sur le rôle de la langue dans la production et la diffusion des savoirs scientifiques. Je travaille à partir d’études de cas portant sur des équipes faisant partie de deux réseaux de recherche qui s’intéressent aux tourbières :
Les membres des équipes de recherche de ces réseaux proviennent de divers établissements. Ils travaillent dans différentes langues et avec des communautés qui parlent différentes langues. Je cherche à comprendre comment la diversité linguistique est intégrée dans la recherche en considérant les trois axes suivants : l’accessibilité, l’inclusion et la fidélité de l’information.
Je m’intéresse aussi à la vulgarisation des connaissances, notamment auprès des communautés autochtones. Plusieurs communautés autochtones, au Canada comme au Congo, dépendent des tourbières. Ces communautés participent au processus de collecte de données et facilitent l’accès aux sites de recherche. La souveraineté autochtone en matière de données occupe une place primordiale dans ce projet.
Durant votre formation, vous avez travaillé en français et en anglais, et ce, dans différents milieux. À quels défis avez-vous été confrontée en ce qui concerne la diversité linguistique dans la production et la diffusion de connaissances scientifiques?
Faire de la recherche dans plus d’une langue demande évidemment des efforts supplémentaires. En tant que chercheuse dont la langue maternelle est le français, je dois souvent déployer plus d’efforts pour atteindre le niveau qu’il me faut pour mener mes recherches en anglais. Ces efforts me demandent du temps que je ne peux pas consacrer à la recherche comme telle.
On peut maintenant, dans certaines revues scientifiques, publier un résumé d’article dans plusieurs langues, mais cela demande du temps et des efforts qui ne sont pas nécessairement reconnus. Je publie donc aussi en anglais pour augmenter la visibilité et l’accessibilité de ma recherche. Ces efforts supplémentaires devraient être valorisés et pris en considération dans le cadre de l’évaluation des résultats de la recherche.
La langue, c’est une façon d’appréhender le monde. Selon la langue qu’on choisit et les traductions qu’on utilise, certaines informations peuvent être perdues en cours de route. C’est aussi le cas si on fait une revue de la littérature dans une seule langue : on n’a du coup pas accès à l’information qui est publiée dans d’autres langues.
Qu’est-ce que les organismes de financement pourraient faire pour encourager davantage les jeunes chercheuses et chercheurs à tenir compte de la diversité linguistique en recherche?
Les organismes de financement pourraient se pencher sur la question de la diversité linguistique et du recours à l’intelligence artificielle. Est-ce que les chercheuses et chercheurs, notamment ceux de la communauté francophone, pourraient être encouragés à utiliser l’intelligence artificielle de manière éthique pour faciliter leurs travaux de recherche? Que ce soit pour surmonter la barrière de la langue lorsqu’ils veulent faire de la recherche en anglais ou encore pour traduire leurs travaux de recherche en français à des fins de diffusion, l’usage de l’intelligence artificielle n’est pas encore bien accepté dans notre domaine; cela reste un défi.
Les organismes comme le CRSNG pourraient continuer à collaborer avec d’autres organismes et à participer à des initiatives pour faire la promotion de la recherche en français. Ils pourraient également offrir des services pour appuyer les chercheuses et chercheurs francophones en situation minoritaire qui veulent présenter leur demande de financement en français. Cela allégerait la charge de la personne candidate qui, sans cette aide, doit tout faire seule.
Les organismes pourraient aussi faire davantage la promotion de la recherche en français auprès du milieu postsecondaire anglophone. Le Canada est un pays bilingue, il est donc important de valoriser les deux langues officielles et de montrer l’importance des travaux de toutes les chercheuses et tous les chercheurs.
Enfin, dans le cadre de l’évaluation des demandes de financement, il faut continuer à reconnaître et à valoriser toutes les initiatives présentées par les personnes candidates pour la promotion de la diversité linguistique.
En plus de vos activités de recherche, vous êtes aussi passionnée de la vulgarisation scientifique. Pourquoi la promotion de la science et de la recherche est-elle importante pour vous?
Selon moi, la promotion de la science est l’une des responsabilités de la chercheuse ou du chercheur. Cela est primordial pour que la population canadienne ait accès aux résultats des recherches qui sont rendues possibles grâce à elle. La promotion de la science permet aussi d’éveiller les esprits des jeunes et de les encourager à faire carrière en science. Il faut changer la perception qu’ont les gens des chercheuses et chercheurs seuls dans leur tour d’ivoire. En fait, tout le monde peut faire de la recherche et contribuer à la science d’une manière ou d’une autre. Il faut rendre la science accessible et divertissante!
La vulgarisation vient aussi avec ses défis. Puisque mon projet porte sur la diversité linguistique, je m’efforce d’en donner l’exemple dans la façon dont je présente ma recherche. Par exemple, je participe à un colloque prochainement et j’ai dû préparer une communication par affiche bilingue, en français et en anglais. Comme il y a souvent plus de mots en français, cette langue occupe plus d’espace sur l’affiche, ce qui représente un autre défi.
Avez-vous des conseils à donner aux chercheuses et chercheurs francophones qui travaillent dans un milieu anglophone?
Il est important de trouver des moyens de rester connectés à la communauté francophone. Je le fais, par exemple, en écoutant la radio ou la télé en français. Ça me fait plaisir d’entendre des interventions de chercheuses et chercheurs francophones.
Il n’y a pas beaucoup d’occasions de parler de recherche et de science en français, de faire un entretien comme celui-ci, par exemple. J’encouragerais les chercheuses et chercheurs à profiter de chaque petite occasion qui se présente à eux. Par exemple, j’ai participé à une expo-sciences en Ontario en tant que juge, où j’évaluais les projets présentés en français. J’ai également présenté une communication dans un colloque et j’ai choisi de le faire en français, même si mon article était rédigé en anglais. Cela demande de la gymnastique cérébrale. Il faut parfois prendre des initiatives de manière indépendante pour créer ses propres occasions.
Je souhaite que les perceptions changent, que les chercheuses et chercheurs se sentent encouragés à présenter les résultats de leurs travaux en français plutôt que de sentir qu’ils prennent un risque lorsqu’ils le font.
Cette entrevue a été adaptée pour plus de concision et de clarté.
À propos de Sandra Klemet-N’Guessan