Histoire de recherche
Imaginez que vous aidiez une amie à déplacer un canapé et que vous parveniez à le faire pivoter dans des coins étroits sans érafler les murs. Comment se fait-il que vous puissiez bouger comme si vous partagiez le même cerveau?
La professeure Melanie Lam est loin d’avoir suivi un parcours direct pour arriver aux sciences de l’activité physique. Elle a d’abord suivi une formation en psychologie et en criminologie, puis elle a saisi une occasion inattendue pour s’orienter vers l’étude du mouvement. Aujourd’hui enseignante à la St. Francis Xavier University, elle fait le point sur sa carrière et sur les questions qui continuent de guider son travail. Le CRSNG s’est entretenu avec Mme Lam au sujet des moments charnières qui ont jalonné son parcours.
Mme Lam, vous avez commencé par étudier la psychologie et la criminologie. Qu’est-ce qui vous a conduit aux sciences de l’activité physique?
Mon chemin a pris une direction imprévue. Je comptais faire un baccalauréat spécialisé auprès d’un entomologiste judiciaire admirable à la Simon Fraser University. Malheureusement, comme le laboratoire était complet, j’ai dû revoir mes projets. On m’a proposé de rencontrer Daniel Weeks, qui était le nouveau président du département de psychologie à l’époque. Il m’a offert un poste d’assistante de recherche dans son laboratoire, puis m’a demandé un jour si j’avais déjà pensé à poursuivre des études supérieures. Cela a été un moment déterminant dans ma vie, parce que j’ai eu ainsi la possibilité de vivre ma passion, qui est d’étudier le comportement humain du point de vue de la psychologie, et d’appliquer les connaissances que j’ai acquises par la suite en science du mouvement. J’ai fini par atterrir à la St. Francis Xavier University à Antigonish, en Nouvelle-Écosse, pour y enseigner la motricité en tant que professeure.
Vos recherches actuelles sont axées sur les actions conjointes. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’elles sont et leur incidence dans notre vie?
L’étude des actions conjointes porte sur la manière dont différentes personnes peuvent former une seule unité pour se déplacer ensemble dans l’espace et le temps. C’est ce qu’on observe quand des danseuses et danseurs de salon glissent sur la piste, que des rameuses et rameurs coordonnent leurs coups de rame à la perfection ou encore que les membres d’un orchestre semblent suivre le même métronome interne donnant le tempo. La question fondamentale qui se pose est de savoir comment nous parvenons à synchroniser nos mouvements pour atteindre des objectifs communs comme ceux-là.
Mon diplôme de premier cycle m’a donné les bases nécessaires pour comprendre le comportement humain, et mes études supérieures en kinésiologie m’ont apporté des connaissances supplémentaires sur la façon dont notre système nerveux central planifie, exécute et contrôle les mouvements volontaires. Les actions conjointes sont à l’intersection de ces deux univers. En prévoyant constamment les actions des autres, le cerveau nous permet de coordonner nos actions en temps réel. Si je vous tends un stylo, je ne vais pas simplement le lâcher; avant de le laisser aller, je dois attendre l’information tactile qui me fera savoir que vous le tenez. C’est incroyable que nos systèmes nerveux, qui sont indépendants les uns des autres, arrivent à communiquer ainsi sans mots.
L’action conjointe, ce n’est pas simplement deux personnes qui cherchent à atteindre un même objectif. Selon des études, le fait pour des personnes de réaliser des mouvements synchronisés augmente le sentiment de solidarité, de proximité et de confiance qui les unit. Nous développons notre empathie à la simple idée de réaliser une action conjointe, ce qui nous aide à déchiffrer les intentions et les croyances des autres.
Vous vous efforcez aussi de mieux comprendre comment certaines populations, par exemple les personnes vivant avec le syndrome de Down ou la maladie de Parkinson, adaptent leurs actions en fonction de contraintes particulières. Qu’avez-vous découvert de plus surprenant?
On a l’habitude de juger les comportements sur la base de l’apparence, mais les mouvements atypiques sont souvent le fruit d‘adaptations ingénieuses. Il est donc important de connaître les mécanismes qui sous-tendent ces gestes.
En voyant quelqu’un se déplacer d’une façon inhabituelle, on peut penser que son système moteur fonctionne mal. Dans le cadre de mes recherches, ce qui m’a le plus surpris a été de réaliser que les mouvements atypiques sont des adaptations incroyablement judicieuses. Dans l’une de nos études, nous avons découvert que les personnes qui vivent avec le syndrome de Down se déplacent plus lentement, non pas parce que leur cerveau commet des erreurs, mais parce que leur système nerveux cherche à optimiser la stabilité; leurs mouvements sont une solution logique, adaptée à des contraintes biologiques particulières.
Les personnes qui ont la maladie de Parkinson peuvent subir des blocages de la démarche, comme si leurs pieds étaient collés au sol. Leur cerveau leur dit d’avancer, mais le moteur interne qui leur permet de faire le premier pas ne répond pas. Pourtant, si on donne à ces personnes des repères visuels, par exemple du ruban adhésif collé au sol pour leur indiquer où poser les pieds, elles peuvent prendre ces premiers pas et avancer. Les repères auditifs ont le même effet, par exemple des sons diffusés dans un casque d’écoute qui marquent un rythme donné. Lorsque les personnes calquent leur démarche sur le rythme, on constate une réduction du blocage.
Je crois qu’il est important de voir ces stratégies d’adaptation comme des solutions novatrices. Le cerveau est passé maître dans l’art de l’adaptation.
Comment votre travail sur l’action conjointe oriente-t-il la conception de technologies d’assistance ou de programmes de réadaptation pour les personnes qui ont des déficiences motrices?
On peut utiliser l’apprentissage moteur pour orienter des programmes de réadaptation. Il s’agit là de quelque chose d’important; nous savons que les émotions influencent notre volonté d’entrer en contact avec les autres. Les recherches menées sur la motricité visent à mieux comprendre ce qui guide nos mouvements. Certaines activités fournissent de nouvelles informations, par exemple quand les ingénieures et ingénieurs conçoivent des robots humanoïdes ou des robots de compagnie, qui réalisent des tâches simples pour les personnes âgées et restent auprès d’elles. À terme, on apprendra à ces robots à imiter le comportement humain et à adapter leurs actions en fonction de l’état émotionnel de la personne qu’ils aident. Un robot pourrait, par exemple, se déplacer plus rapidement ou plus silencieusement s’il perçoit que la personne est en colère. Les recherches que nous menons aideront les spécialistes de la robotique à programmer des robots capables de faire de bonnes prévisions.
Selon vous, en quoi vos travaux pourraient-ils contribuer à façonner l’avenir de la recherche dans le domaine des sciences de l’activité physique au Canada?
Les dyades et la coordination sont au cœur des futures études dans ce domaine. Au cours des 20 dernières années, nous avons cessé d’étudier les individus séparément pour nous concentrer plutôt sur la coordination entre les personnes. Dans le cadre de mes recherches, je m’intéresse au processus par lequel le système moteur traite les membres d’une autre personne comme une extension du corps; c’est ce mécanisme invisible qui permet une action conjointe fluide. L’étude de l’action conjointe nous permettra de fabriquer des équipements plus ergonomiques et d’améliorer les protocoles de réadaptation.
Dans l’avenir, les recherches pourraient porter sur des facteurs externes, par exemple l’état émotionnel d’une personne et l’influence qu’il a sur ses actes. Si la colère ou la joie représentent une forme de bruit qui altère la volonté des personnes de réaliser des actions conjointes, alors l’activité physique ne relève plus simplement de la biomécanique, mais aussi des neurosciences sociales.
La recherche continue aussi de faire évoluer les approches à l’égard des handicaps et des populations qui ont des besoins particuliers. Ces approches passent d’un modèle fondé sur les déficiences à un modèle axé sur l’adaptation. Ce nouveau modèle reconnaît que les stratégies neurologiques adoptées par les membres de ces populations sont des réponses brillantes et logiques à leurs contraintes biologiques particulières.
En tant que pédagogue, j’espère que mes contributions mèneront à une formation de qualité pour les prochaines générations de kinésiologues au Canada, qui développeront un fort sentiment d’empathie et de curiosité. Je souhaite à mes élèves de prendre du plaisir à étudier la motricité comme notion fondamentale, et de prendre en compte le fonctionnement interne de leurs patientes et patients pour leur prodiguer des soins profondément centrés sur la personne.
Cette entrevue a été adaptée pour plus de concision et de clarté.
Photo : Crossman & Burke
À propos de Mme Melanie Lam
Melanie Lam est professeure agrégée en sciences de l’activité physique à la St. Francis Xavier University. Élevée en Colombie-Britannique, elle a obtenu une maîtrise ès sciences et un doctorat après un baccalauréat ès arts en psychologie et en criminologie de la Simon Fraser University.